Bonjour tout le monde.
Suite de la création du nouvel album de ma p’tite sœur Thérébentine par Christian et Marcel. La dernière fois, on a parlé de l’écriture du synopsis et du scénario. Aujourd’hui, on passe à l’étape suivante : le découpage. Cette fois-ci c’est Marcel Champion qui s’y colle.
C’est l’étape 2 sur 7 de la création d’un album, et franchement, c’est la plus sous-estimée des sept.
Le découpage, c’est quoi ?
Le découpage est l’étape où l’on transforme le scénario écrit en pages de bande dessinée. On y décide le nombre de cases par page, leur taille, leur disposition, l’action qui se déroule dans chacune et l’angle de vue. C’est le plan de la BD : rien n’est encore dessiné pour de vrai, mais tout est décidé.
Découpage, séquencier, storyboard : quelle différence ?
| Terme | Ce que c’est |
|---|---|
| Séquencier | Le résumé de l’histoire, scène par scène, en texte. Encore aucune page. |
| Découpage | La répartition en pages et en cases, décrite en texte : ce qu’il y a dans chaque case, le cadrage, les dialogues. |
| Storyboard | La même chose, mais dessinée en petit et vite fait. Croquis grossiers, juste pour voir. |
Dans la pratique, beaucoup d’auteurs mélangent découpage et storyboard dans un même document — un croquis rapide de la page avec les annotations à côté. C’est exactement ce que fait Marcel, tu vas le voir en photo plus bas.
La quadrature du cercle
Moi, perso, au début je pensais que c’était une séance d’origami ou ce genre de machin. Ben non.
Sur le papier, le découpage a l’air simple : tu décides combien il y a de cases par page et ce qu’il y a dedans. Mais ça, c’est sur le papier… N’est-ce pas Marcel ?

La difficulté vient des limites techniques : le format de l’album et son nombre de pages. Et ce nombre n’est pas négociable — c’est un format d’imprimeur, décidé avant même qu’on commence. Un album franco-belge classique fait 46 pages ; Thérébentine en fait 28. Toute l’histoire doit donc entrer dans ces 28 pages, sans qu’on ait à en amputer un morceau, et sans que la lecture devienne pénible.
C’est d’ailleurs pour ça que le découpage vient si tôt : c’est lui qui répond à la question « est-ce que mon histoire rentre ? ». Et la réponse est souvent non.
Sauf que ces limites sont aussi des opportunités. C’est même là que le découpage devient intéressant.
Le vrai secret du découpage : donner envie de tourner la page
C’est la technique la plus efficace du métier, et presque personne ne l’explique.
Regarde la page 7 du nouvel album. Sur la dernière vignette, Thérébentine et Idrogène sont prêtes à partir à l’aventure. Où ? On ne sait pas. Pour le découvrir, il faut tourner la page.
Pour une première BD, entre 4 et 8 cases par page est une fourchette confortable. En dessous, tu manques de place pour raconter ; au-dessus, ça devient étouffant et minuscule.

En plaçant cette scène en fin de page, Marcel fait du lecteur un acteur : il joue sur le fait qu’on ne voit pas ce qu’il y a au dos de la feuille pour créer du suspense. Et il oriente les personnages vers la droite, vers le bord de la page, exactement dans le sens du geste que fait la main pour tourner.
Et ce n’est pas un hasard si c’est la page 7. Dans un livre ouvert, les pages de droite portent toujours les numéros impairs. Ce sont donc les seules qu’on tourne. Un suspense placé en bas d’une page paire — une page de gauche — ne sert à rien : le lecteur voit déjà la suite à côté. Si tu veux qu’on tourne, mets ta surprise en bas d’une page impaire.
C’est le genre de détail qui sépare une BD qu’on lit d’une traite d’une BD qu’on repose à la page 12.
Combien de cases par page ?
Il n’y a pas de règle absolue, mais il y a une logique, et elle est simple : la taille d’une case dit au lecteur combien de temps y passer.
- Beaucoup de petites cases → le temps s’accélère, l’action s’enchaîne, on lit vite. Bagarre, poursuite, dialogue rapide.
- Peu de grandes cases → le temps ralentit, on contemple. Paysage, moment d’émotion, révélation.
- Une case sur toute la page (on dit une pleine page) → arrêt complet. À garder pour les deux ou trois moments les plus importants de l’album, pas plus. Sinon ça ne marche plus.
Le gaufrier, c’est quand toutes les pages ont la même grille régulière — par exemple trois bandes de trois cases. C’est très lisible et très reposant, mais aussi très sage. Beaucoup d’auteurs partent d’un gaufrier puis le cassent volontairement aux moments forts. Le contraste fait tout l’effet.
Le vocabulaire à connaître
Autant apprendre les vrais mots tout de suite, ça évite les malentendus.
| Mot | Ce que ça désigne |
|---|---|
| Planche | Une page de BD complète |
| Bande (ou strip) | Une ligne horizontale de cases |
| Case (ou vignette) | Un dessin encadré |
| Gouttière | L’espace blanc entre deux cases |
| Phylactère | La bulle de dialogue |
| Cartouche | Le petit rectangle de texte du narrateur (« Pendant ce temps… ») |
| Gaufrier | Une grille de cases régulière, identique sur toutes les pages |
À quoi ressemble un vrai découpage

Regarde bien : les dessins sont moches. C’est normal, et c’est même le but. Un découpage n’est pas fait pour être joli, il est fait pour être décidé. Si tu passes deux heures à soigner un découpage, tu n’oseras plus le changer — et tu vas devoir le changer.
Ce qu’il doit contenir :
- l’emplacement et la taille de chaque case
- ce qui se passe dedans, en une ligne
- l’angle de vue (gros plan, plan large, vue de dessus…)
- l’emplacement approximatif des bulles
- qui parle et ce qu’il dit
Ce qu’il ne doit surtout pas contenir : de beaux dessins.
Les erreurs classiques du découpage
Vouloir tout garder. Ton scénario contient plus d’histoire que l’album n’a de pages. Ça arrive à tout le monde, à chaque album. Il va falloir couper — et mieux vaut couper au découpage, quand ça ne coûte que du crayon, qu’à la page 24 quand tout est encré.
Oublier où tombe la fin de page. Une révélation en case 2 d’une page de gauche est une révélation gâchée. Découpe en pensant par double page, pas par page isolée.
Mettre toutes les cases à la même taille sans y penser. Ce n’est pas « neutre » : ça dit au lecteur que tous les moments ont la même importance.
Trop de texte dans une petite case. Si la bulle mange la moitié du dessin, c’est que la case est trop petite ou que le dialogue est trop long. Corrige au découpage : après, il sera trop tard.
Soigner le dessin du découpage. Voir plus haut. C’est un plan de travail, pas une planche.
Le découpage est sans doute l’étape la plus importante et la moins connue de la création d’une BD ou d’un manga. Il ne faut surtout pas la négliger, sous peine de ruiner les plus beaux scénarios et les plus magnifiques dessins. Plus la lecture d’une BD est fluide et prenante, plus le découpage est réussi.
Le découpage d’un manga, c’est pareil ?
Le principe est le même, deux choses changent.
Le sens de lecture. Un manga se lit de droite à gauche : la case en haut à droite est la première. Le suspense de fin de page fonctionne donc sur l’autre bord.
Le rythme. Le manga dispose de beaucoup plus de pages — 180 à 200 par tome — et les utilise pour étirer les moments. Une action qui tiendrait en deux cases dans un album franco-belge peut en occuper huit dans un manga. Le découpage y est plus aéré et plus cinématographique. On appelle ce découpage préparatoire le nemu (ネーム).
Conseil lecture
Si tu veux t’y mettre et faire comme Marcel et moi de super BDs, je te conseille de lire L’art de la BD, tomes 1 et 2. Tu y trouveras toutes les astuces pour bien réussir un découpage.
Tu peux aussi m’envoyer un message si tu as des questions, je me ferai un plaisir d’y répondre.
La suite
← Étape précédente : écrire le scénario de ta BD
→ Étape suivante : le character design — créer tes personnages
↑ Revenir au guide complet : créer ta BD en 7 étapes
Amusez-vous bien.
Et si tu veux voir le résultat final : Sacré Graal, le quatrième album de Thérébentine.




